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Terres indiennes

Il ne m’est jamais rien arrivé de bien fâcheux en voyage, la preuve, puisque je suis chez moi en train d’écrire; à vrai dire j’ai eu plus de problèmes à domicile, une maladie plutôt grave à laquelle j’ai réchappé il y a une dizaine d’année, et un accident de voiture à deux pas de chez moi et j’ai eu bien de la chance de m’en tirer à peu près en bon état. Mais tout de même, il m’est arrivé d’avoir eu quelques fois chaud aux plumes.


Une fois, il y a plus de vingt-cinq ans maintenant (comme le temps passe…), ce fut au Mexique dans l’Etat du Chiapas. Nous étions partis de San Cristobal de las Casas, moi et mon mari d’alors, pour un village des environs. On avait entendu dire que l’endroit était assez curieux, et que c’était l’occasion de faire une ballade à cheval pour la journée. Nous voilà donc partis avec un « guide » local (c'est-à-dire à peu près "guide patenté" comme moi je suis mécanicienne).


Nous arrivâmes effectivement dans un endroit assez étrange, un village où semblait régner un grand silence en dépit des allées et venues des gens qui vaquaient à leurs occupations. Il y avait un marché sur la place où le touriste aurait en vain cherché de ces souvenirs confectionnés à son attention. Quelques vieilles femmes vendaient des graines et quelques légumes, des écheveaux de fils multicolores servant au tissage, c’était évidemment d’autant plus intéressant et suggestif qu’on sentait bien que ce marché était destiné au ravitaillement de la population locale et non point aux étrangers de passage.


 Il y avait quelques bâtiments autour de la place, dont une église assez ancienne, et quelque chose de tout à fait étonnant dont on ne pouvait à priori comprendre la signification : une sorte de milice communale, appelons ainsi ce groupe de quelques dizaines d’hommes en uniforme, appelons ainsi également les vêtements qu’ils portaient, tous les mêmes. Pantalons larges, blancs, chemises blanches également, larges ceintures colorées et un bandeau leur ceignant le front. Ils avaient tous un bâton qu’ils manœuvraient comme un fusil, et ils paradaient en quelque sorte, défilant de long en large sur la grand-place, en hurlant quelque chose qui me sembla pouvoir être comme des slogans, dans la langue indigène.


Je crois bien que nous étions les seuls étrangers, et mon mari sortit son appareil photo parce que la scène était assez particulière. Nous étions d’ailleurs assez loin, près d’un bâtiment. J’étais sur le point de dire à mon compagnon qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas sortir l’appareil photo, où pour le moins attendre un peu et voir ce qui allait se produire. Je n’en eu pas le temps : ils s’aperçurent sans doute que mon mari les avait photographiés et se ruèrent sur nous. Il fallait, je le sus après, s’acquitter du droit de les photographier auprès des autorités locales, ce que nous n’avions pas fait, ne le sachant pas. En fait, il s’agissait d’un piège à touristes, ou plutôt à gringos routards parce que le tourisme véritable était alors inexistant, San Cristobal n’était alors touché par aucun tour operator et fréquenté exclusivement par des freaks en tous genres, nord-américains ou européens.


Nous fûmes séparés, mon mari emmené dans une pièce du rez-de-chaussée d’un bâtiment de la place, et moi traînée par une dizaine d’hommes derrière ce même bâtiment*. Je ne mis pas longtemps à comprendre quel allait être mon sort. Au début, mon réflexe premier fut de me débattre, évidemment, mais je me rendis compte que de toutes façons je n’avais aucune issue, aucune possibilité de m’en libérer, je pensai donc que, si je devais y passer, mieux valait ne pas me débattre pour ne pas les exciter davantage et éviter de les rendre plus violents. Je me laissai donc traîner comme une masse, me disant que je ne crierai pas, que je ne leur laisserai pas le plaisir de me voir pleurer, et que je demeurerai impassible. Je commençai seulement à parler d’une voix basse et calme, ce qui les surpris, je sentis d’ailleurs immédiatement leur étreinte se desserrer légèrement.


Je parle à peu près couramment espagnol, bien qu’il m’arrive de mélanger avec l’italien, et j’ai un accent indéfinissable, pas vraiment français, pas vraiment italien. Je me mis donc à leur dire qu’ils devraient avoir honte de se mettre ainsi à plusieurs sur une femme, qu’ils n’étaient qu’une bande de lâches sans courage et que ce n’était pas la peine de tant faire les braves en paradant sur la place publique pour s’en prendre à une femme sans défense.


Certains commencèrent à me lâcher et à s’éloigner de quelques pas, puis à parler aux autres dans une langue que je ne comprenais pas ; eux par contre comprenaient l’espagnol. Je compris que je tenais le bon bout, et continuai à parler d’une voix monocorde en invoquant l’âme de leurs aïeules (sus abuelas y las abuelas de sus abuelas) défuntes à mon secours, afin qu’elles les punissent pour leur forfait dans le courant de l’année.


Ils s’immobilisèrent et commencèrent à parler entre eux, et finirent pas lâcher prise. Puis ils s’éloignèrent d’un pas lent, tandis que je restai immobile en les regardant s’éloigner, enfin silencieuse. Ils me tournèrent le dos et s’en furent, et je m’en retournai lentement sur mes pas jusqu’à la pièce où j’avais vu les autres emmener mon mari.


Il se trouvait en grande discussion dans son charabia italien hispanisant avec ce qui semblait le chef de village, un blanc celui-là, hispanique. L’appareil photos et les quelques sous que nous avions étaient sur la table (nous avions, comme toujours lorsque nous partions en excursion, laissé les travellers planqué dans le double fond d’un boîte en bois contenant de l’aspirine et quelques médicaments).


En me voyant entrer, le chef s’arrêta de parler tout net, comme ébahi de me voir apparaître, seule, et libre. Il voulait du fric pour ma libération et rendre l’appareil photo. Mon mari lui expliquait que nous n’avions pas d’autre argent sur nous. Je le regardai fixement, dans les yeux. Il me considéra du haut en bas, eut comme un petit sourire, rendit l’appareil photos à mon mari, et nous dit que nous étions libres. Je me décidai à desserrer les dents : « muchas gracias », lui dis-je, toujours impassible et sans le quitter des yeux. Puis je lui tournai les talons, repartant avec mon mari.


Nous allâmes à la terrasse du seul bistrot du village boire un coup pour nous remettre de nos émotions. Il y avait là un couple d’un certain âge, un peu plus de la cinquantaine, assis devant une cerveza. Lui était vêtu de noir, avec une chemise blanche, et un chapeau texan en paille, comme il est d’usage au Mexique. Ils semblaient métis, et parlaient l’espagnol entre eux. La femme aussi était vêtue de noir, portant un tablier mauve et blanc sur une ample jupe mi-longue, un châle dans les tons mauves également, et de longues tresses à l’indienne. Ils étaient mis simplement, mais avec beaucoup d’élégance dans leur étrange sobriété tranchant avec les couleurs bariolées des indigènes.


Ils avaient observé la scène depuis la terrasse, et nous offrirent un cerveza.

- Ils sont pauvres vous savez, vous n’avez pas eu de chance, on aurait dû vous mettre au courant dans votre hôtel, dit l'homme

- Je sais, répondis-je, mais ce n’est pas de notre faute, nous n’y pouvons rien. Nous sommes mêmes des bons touristes, parce que nous dépensons notre argent chez les locaux, tandis que les touristes des tour operators rapportent de l’argent aux agences de voyages, pas aux gens d’ici. C’est quelque chose que le chef de village devrait comprendre. Ce n’est pas une façon d’accueillir les visiteurs.

- Ah ! Lui, c’est un imbécile.


Je m’en serais doutée. Ils insistèrent pour nous offrir une cerveza, « pour que nous ne gardions pas un trop mauvais souvenir du village ». Nous acceptâmes volontiers. Enfin moi je fis la difficile, et je demandai un coca-cola ; j’aime pas la bière.


* où se trouvaient les geôles. C'était là qu'ils m'emmenaient, et je suppose qu'en prime j'y aurais eu droit à un "traitement particulier" vu la tournure des évènements.

Ecrit par Lory, le Mercredi 27 Juin 2007, 19:36 dans la rubrique Florycalque.